lurcy-lévis: le sale loup

    Lurcy occupait le centre d'un pays plat, pauvre, couvert de forêts et presque inhabité d'où son nom de Lurcy-le-Sauvage. Plus tard, quand on défricha la campagne et qu'elle devint plus fertile et plus riche, la vanité des habitants s'offensa d'un qualificatif aussi insolent et irrévérentieux, et la localité s'appela Lurcy-Lévis, du nom des anciens possesseurs, les seigneurs de Lévy de Châteaumorand. Ces derniers se flattaient de descendre directement de la tribu de Lévy, et prétendaient de ce chef cousiner avec la mère de Jésus-Christ. Cette légende est consacrée par un tableau qui se trouvait à Châteaumorand, et où le sire de ce lieu, un Lévy, salue sa cousine, la Vierge Marie. Celle-ci lui reproche de ne point se découvrir devant elle, sur quoi Lévy lui répond d'un air narquois: "C'est pour ma commodité, ma cousine". Quoiqu'il en soit, les Lévy étaient anciennement très redoutés dans le pays et la tradition a conservé sur leur compte foule de légendes fort peu édifiantes.

    L'un d'eux était particulièrement détesté dans tous les environs à cause de ses excentricités et de sa méchanceté qui l'avait fait surnommer le loup. Il faisait endurer mille vexations à tous ses gens, surtout aux pauvres moines mendiants que la fatigue et la faim obligeaient à demander asile à son château. Lorsqu'un de ces religieux se présentait, le seigneur le recevait avec la plus grande courtoisie. Le plus souvent même, il l'admettait à sa table. Le repas fini, sous prétexte de faciliter son voyage, il le faisait monter sur un cheval indompté qui l'emportait à travers la forêt dans un galop effréné, et le méchant sire n'était jamais si heureux que lorsqu'il voyait le pauvre moine s'assommer sur un tronc d'arbre.

    Un jour, un malheureux moine fut précipité par le cheval dans un profond ravin où il resta à demi-mort. Ce religieux avait un frère maquignon et excellent cavalier qui jura de le venger. Pour cela, il se déguisa en moine et vint demander l'hospitalité au château. Il fut reçu comme les autres et dîna avec le seigneur. Le repas fini, celui-ci monta sur son gros cheval, et fit placer sur un coursier indompté le timide religieux qui s'excusait de son inexpérience. Dès que le cheval eut franchi le pont-levis, il partit ventre à terre, à la grande satisfaction du châtelain qui se tenait les côtes à force de rire, en entendant les cris plaintifs du pauvre moine qui, pour ne pas tomber, se cramponnait à la crinière de sa monture. Mais sa joie fut de courte durée. Dès qu'il fut hors de portée, l'habile cavalier maîtrisa sans peine son cheval et disparut à toute allure dans la profondeur du bois. Le seigneur de Lévis comprit qu'il avait été joué. Il crut l'avoir été par un moine, ce qui augmenta encore sa haine contre les gens de l'église. S'étant emparé d'un pauvre religieux, il le fit enterrer jusqu'aux aisselles, et força ses gens à lancer sur lui les boules d'un jeu de quilles jusqu'à ce que sa tête fût complètement fracassée.

    Révolté par tant de scélératesse, le maquignon qui l'avait déjà joué, résolut de lui donner une nouvelle leçon. Ayant su que le loup avait perdu sa monture, il vint au château, cette fois sans déguisement, avec un cheval à vendre. C'était un animal superbe, mais cabochard, emballeur de premier ordre, et d'autant plus dangereux qu'il paraissait très doux quand on l'examinait sans le monter. Séduit par ses formes irréprochables et par le prix peu élevé qu'en demandait le marchand, le sire de Lévy voulut essayer le cheval avant de conclure le marché. A peine fut-il en selle que l'animal partit au galop désordonné. Arrivé dans le ravin de Saloup, qui n'était pas encore transformé en étang, la bête y culbuta, entraînant avec elle son cavalier qui fut tué sur le coup. Et c'est ainsi que mourut le sale loup à l'endroit qui a conservé son nom.

    lurcy-lévis: le chevalier de beauregard

    Près de Lurcy se trouve le château de Poligny qui a pris le nom de Lévis des seigneurs qui l'ont possédé. Au début du siècle dernier, on montrait dans la vaste salle des gardes d'immenses peintures à fresque retraçant une tragique histoire qui s'est passée au début du XVIIème siècle. A cette époque, le château appartenait à Louis de Lévis, comte de Charlus: très riche et cavalier accompli, le châtelain s'éprit de la belle Diane de Daillon du Lude et obtint sa main.

    Non loin de Poligny, le chevalier de Beauregard habitait le castel de Champroux, situé au milieu des eaux, dans une sombre forêt qui fut le théâtre de plus d'un crime. D'humeur sauvage et farouche, le chevalier vivait comme un ours et ne s'occupait que de chasse, de chiens, et de chevaux. Néanmoins, quand il vit la belle Diane, il en devint éperdument amoureux. La châtelaine de Poligny, très amusée de l'aventure et flattée d'avoir séduit un pareil sauvage, eut le tort de se montrer un peu coquette sous prétexte d'apprivoiser son amoureux. Mais quand il lui proposa de quitter son mari pour venir à Champroux, elle rit aux éclats et raconta l'histoire d'un peu partout en se moquant du pauvre chevalier. Beauregard fut profondément déçu. Sa passion jalouse s'envenima, son amour en devint haineux et il jura de se venger. Pendant plusieurs années, il attendit une occasion favorable, mais le temps ne fit qu'exaspérer son ressentiment.

    Un jour, le comte de Charlus et sa femme sortirent de leur manoir de Poligny qui se composait alors de plusieurs tourelles de toutes dimensions et de pavillons à mâchicoulis. Les deux époux à cheval, le faucon au poing, étaient suivis de leurs enfants, et d'une troupe de piqueurs et de valets, conduisant des chiens en laisse. Au bout de quelques temps, le comte et son fils aîné, Louis de Lévis se laissèrent entraîner à la poursuite du gibier jusqu'au milieu de la forêt de Champroux. Là, pour se reposer des fatigues de la chasse, ils s'arrêtèrent au pied d'un chêne et s'y endormirent. Le chevalier de Beauregard, qui les épiait depuis un instant, profita de ce moment favorable. Il s'élança et les poignarda tous les deux. Quand Diane et ses serviteurs, inquiets de la longue absence, vinrent à la recherche de deux hommes, ils ne trouvèrent que deux cadavres.

    Les soupçons se portèrent immédiatement sur le chevalier de Beauregard, mais il ne put être pris, car il s'enfuit à travers les forêts et les landes sur un cheval qu'il avait eu la précaution de faire ferrer à rebours afin qu'on ne put retrouver sa trace. Il fut condamner à mort par contumace, et l'arrêt prescrivit que le château de Champroux serait rasé, et une chapelle expiatoire élevée sur le lieu du crime. Quelques années avant la révolution, on voyait encore la chapelle en ce lieu appelé Mésamblin. Quant au château, il n'en reste plus rien.

    lurcy-lévis: montchevrin

    Entre Lurcy et Champroux, s'élevait jadis le château de Montchevrin dont l'emplacement est occupé de nos jours par une ferme. Ce château resta inhabité pendant plus de deux cent ans avant d'être si bien démoli que l'on ne retrouve plus sa trace exacte. Des soldats étant venus à passer par là y séjournèrent quatre ou cinq jours. Deux d'entre eux couchèrent au château sur de la paille dont ils avaient recouvert le plancher. Le lendemain, un camarade les retrouva morts à l'endroit où ils s'étaient étendus pour dormir. Ils paraissaient avoir été étranglés. Deux autres voulurent passer la nuit suivante à la même place. On le leur autorisa. Le jour venu, on constata qu'ils étaient sans vie, et portaient des traces de pression au cou. Un cinquième soldat voulut encore coucher au château. On le laissa faire. Ne s'étant pas endormi, vers minuit, il crut entendre près de lui un bruit de pas légers et rapides. Vivement, il fit de la lumière et aperçut sur le plancher, se dirigeant de son côté, une énorme araignée. Il saisit son sabre et la tua. Cette araignée pesait trois livres.

    Dans le jardin de la ferme de Montchevrin, il y a un puits dans lequel les gens de l'endroit puisent toute l'eau potable dont ils ont besoin. Ce puits, très ancien, est très profond. Si l'on y descendait, disent les gens, on verrait dans la muraille, un peu au-dessus du niveau de l'eau, une porte de fer qui ferme l'entrée d'un souterrain se rendant au château de Pouzy et de là à celui de la Coudraie, au Veurdre. Dans ce puits se passent des choses étonnantes. La veille de toutes les grandes fêtes chrétiennes, à la tombée de la nui, on entend des cloches qui carillonnent au fond. Et chaque fois qu'une guerre éclate en Europe, si on se penche au-dessus de l'ouverture du puits, on perçoit, lorsque les combattants sont aux prises, des roulements de tambour, des sonneries de clairons, des bruits de fusillade, des grondements de canon, des plaintes de blessés, des râles de mourants...

    lurcy-lévis: vues pendant le circuit