souvigny: contes et légendes

    il était une fois souvigny

    Achille  Allier, dans ses "Esquisses Bourbonnaises" débute l'étude consacrée au prieuré de Souvigny par ses mots: "une tradition populaire attribue aux fées la construction de l'église de Souvigny. Au milieu de l'ombreuse vallée que la Quesne arrose, une laitière la vit surgir d'un brouillard du matin, avec des aiguilles dentelées, ses galeries festonnées et son portail à jour, à une place où, la veille encore, s'élevaient de beaux arbres et coulait une fontaine. Frappée de stupeur, la pauvre femme devint pierre: on montre encore sa tête placée à l'angle d'une des tours."  Aussi, d'après Nicolas Nicolaï, seigneur d'Arfeuille, valet de chambre de Charles IX, la fondation de sub Venelis, d'où proviendrait le nom de Souvigny, serait l'oeuvre des Vénètes fuyant les hordes d'Attila. Mais, laissez nous vous contez l'histoire suivante....

    Il s'appelait Diaire, était imagier, et appartenait à l'importante et ambulante corporation des sculpteurs qui ont ornés de statues le porche des cathédrales, décoré de gargouilles grimaçantes les frontons et chevets des églises, fleuri de dentelles et de pinacles l'entrée des chapelles. Ils ont également  oeuvré aux croix dressées aux carrefours des chemins. Malgré tout son savoir-faire et la qualité de son ouvrage, il errait à travers chemins pour trouver labeur qui lui permit de gagner son pain. Mais personne ne souhaitait de ses services. quelquefois, quelques bonnes âmes lui permettaient de coucher dans une grange, ou d'avoir un morceau de pain dans le ventre.

    Son moral était bien bas et lui, pieds nus  et appuyé sur un bâton de fortune continuait à errer par monts et par vaux, espérant trouver travail et une certaine bienveillance. Il croisa un jour un homme d'armes, recruteur de mercenaires à la solde du sire d'Archambault. Ils continuèrent leur route ensemble et, au fil des discussions, Diaire se laissa séduire et convaincre par le soldat de s'engager. Enfin, il allait pouvoir dormir dans un lit! Enfin, il allait pouvoir manger à sa fin!

    Mais, il ne tarda pas à déchanter. Il constata rapidement que la plupart de ses camarades sortaient des bas-fonds du peuple, et possédaient en eux les plus viles instincts, conduits en plus par un tempérament impie et brutal. Ils étaient capables de se livrer à tous les méfaits, à toutes les débauches, à tous les crimes. Il n'avait pas sa place au milieu de ces gens grossiers, et il devint leur souffre douleur et l'objet de leur mépris. Sa vie morale était battue en brêche. Comment faire pour sortir de cet enfer, pour rompre un engagement qu'il avait librement consenti?

    Un jour, un de ses chefs voulut qu'il pris part à une expédition malhonnête. Il refusa. Une violente querelle éclata entre les deux hommes, au cours de laquelle Diaire tua son supérieur. Il prit la fuite. Vivant de rien, traqué, mourant de faim, Diaire fuyait. La misère, la tristesse et la désespérance furent ses seules compagnons. Un bau matin, il aperçut les tours du Prieuré de Souvigny. Il vit dans cette pieuse demeure un refuge inviolable.

    Les religieux l'accueillirent comme un envoyé de Dieu, car c'est ainsi qu'ils considéraient les pauvres. Ils lui donnèrent à manger,  à boire, le firent se reposer et refusèrent, invoquant le droit d'asile imprescriptible, de le livrer aux soldats de la cour prévôtale de Monseigneur le duc de Bourbon. En effet, lors du Concile d'Orléans, en l'an 511, parmi les canons de l'église qui furent proclamés, se trouvait celui présenté ci-dessous:

    "Il est défendu de tirer de l'église et même de la maison de l'évêque, les homicides, les adultères et les voleurs qui s'y sont réfugiés; ou, si on les tire, ce ne doit être à la condition que l'on jurera sur les Evangiles qu'ils ne souffriront ni la mort, ni la mutilation, ni quelqu' autre peine corporelle que ce soit, et ceux qui auront violé un pareil serment seront privés de la communion de l'Eglise, et ne seront pas admis au repas commun des laïques. Le même droit de jouir de l'asile est aussi accordé aux ravisseurs, à condition que les filles enlevées seront rendues à leurs parents, et que le ravisseur, assuré par serment de n'être pas puni de mort, ou de peines corporelles, ou fait esclave des parents de la fille, s'il se rachète".

    Ce concile consacra l'union de l'Eglise et du peuple, institua le droit d'asile qui, au Moyen-Age, s'étendait à toutes les paroisses et abbayes, et que la justice civile et militaire observait scrupuleusement. Mais revenons à notre histoire. Le prieur demanda à Diaire de raconter ses mésaventures, ce que ce dernier s'empressa de faire avec foi, enthousiasme. Son métier n'était pas celui des armes, mais des arts. Décoré les cathédrales et les abbayes, voilà sa voie!

    D'importants travaux étaient précisément en cours au prieuré. La vieille église Saint-Pierre se transformait en une église gothique. Les travaux, colossaux, étaient sous la direction du sous-prieur Guillaume de Longpont, à qui Diaire fut présenté. Ce dernier exposa longuement au saint homme son projet pour l'édifice et promis, une fois ses travaux terminés, de se rendre à la justice. Guillaume de Longpont partagea la foi de l'artiste, et lui donna sa chance. Il travailla de l'aube au crépuscule à l'achèvement de la flèche.

    Des merveilles naquirent chaque jour sous ses outils. Avec une maîtrise doublée d'un talent prodigieux, il fouilla la pierre, la festonna d'arabesques, de guirlandes, d'entrelacs, de feuillages. Il attacha des gargouilles fantastiques et grimaçantes au bas des galeries. Leur laideur évoquait l'image du péché et contrastait avec les têtes d'anges, d'une exquise beauté, prodiguées sur les arêtes de la flèche. D'une main inlassable, conduite par son génie, Diaire ne cessait de créer de la splendeur.

    Une fois les travaux terminés, fidèle à sa parole, il descendit de son échafaudage, dit adieu à ses bienfaiteurs et leur demanda de le livrer. Ils refusèrent, et se rendirent personnellement à Moulins où résidait le duc. Ils sollicitèrent la grâce de Diaire qu'ils obtinrent. Sauvé par son chef-d'oeuvre, ce dernier demeura au monastère et prit l'habit, ce qui lui permit de contempler jusqu'à sa mort sa belle et haute flèche. Lorsqu'il arriva au Ciel, Saint-Pierre lui ouvrit toutes grandes les portes du Paradis, pour lui exprimer sa reconnaissance du clocher magnifique dont il avait doté son église de Souvigny.

    saint-mayeul et saint-odilon

    En allant visiter l'abbaye de Saint-Maur et Marmoutier à Tours, Mayeul traversa le Bourbonnais et fit une longue halte à Souvigny. Il grimpa  dans le clocher par un petit escalier surmonté d'une croix, et sonna les cloches. Sept cent moines disséminés aux alentours accoururent. Mayeul leur prêcha l'évangile, puis écouta leurs doléances. Leur plus gros problème était l'eau, fort éloignée de leur lieu de prières. Mayeul les écouta et se mit en prière. Peu après, non loin du prieuré, une source jaillit qui ne tarirait jamais, permettant aux hommes d'étancher leur soif, et de protéger la région de la sécheresse. 

    Statue ci-contre: saint Mayeul.

    Il ne revint à Souvigny que pour y mourir le 05 mai 994. Face à la  pression populaire, les responsables de Cluny décidèrent que Mayeul serait enterré dans la basilique de Souvigny. Dans la, crypte, un monumental tombeau fut érigé, formé d'une grande dalle déposée sur quatre basses colonnes délicatement ouvrées. Pendant les travaux, un ouvrier eut la main écrasée sous une pierre. Il invoqua aussitôt le nom de Mayeul, et il put retirer sa main saine et sauve de dessous la lourde pierre.

    Une habitante de Souvigny perdit son enfant âgé de trois mois. Elle vint déposer le cadavre devant le tombeau de Mayeul, et se mit à prier du lever du jour au coucher du soleil. Tout à coup, l'enfant ouvrit les yeux, et appela sa mère. A Mayeul, on associe souvent Odilon, enfant handicapé ne pouvant ni marcher ni se mouvoir.

    Un jour de voyage, Odilon était sous la surveillance de sa nourrice et était porté par des serfs. Ces derniers devaient récupérer de la nourriture dans une maison, et déposèrent l'enfant sur le seuil d'une église dédiée à la Vierge Marie. Se retrouvant seul, Odilon tenta de gagner la porte de l'église et d'y pénétrer. Rampant sur le ventre, s'aidant des pieds et des mains, il parvint à entrer et s'efforça de s'approcher de l'autel. Il saisit la nappe blanche placée sur ce dernier et, prenant appui, il tenta de se redresser, les bras tendus, la raideur de ses jambes le gênant considérablement. 

    Vitrail ci-contre: saint Odilon.

    Soudain, il se leva, se redressa, et se tint solidement sur ses pieds. Quelques années passèrent, et Odilon entra au monastère de Sain-Julien de Brioude, où il fit preuve d'une grande ferveur chrétienne. Mayeul vint rendre visite au monastère où il fut touché par la grande intelligence et la profonde piété du jeune Odilon. Il l'emmena avec lui, et leurs routes ne se séparèrent plus, jusqu'à exercer la même fonction, mourir dans la même cellule, et être enterrés dans le même tombeau.

    Odilon créa la célébration  de l'anniversaire des morts, le lendemain de la Toussaint, puis d'aller dans les cimetières prier devant les tombes pour le repos de l'âme du défunt. Voilà pourquoi le Bourbonnais et Cluny furent les premiers à célébrer la fête des morts. Odilon eut aussi son lot de miracles , et mourut à 87 ans en 1049. Son corps fut placé dans la crypte aux côtés de saint Mayeul.

    Plus tard, leurs restes furent transférés dans le tombeau installé à l'entrée de la grande nef le 21 juin 1304. Des années passèrent encore lorsque l'on construisit une châsse et un oratoire avec deux panneaux sur lesquels  étaient peints les portraits des deux saints. Il renferma les chefs de ceux-ci, plus les reliques de saint Principin et de saint Léger, la robe de saint Mayeul, les sandales de celui-ci et de saint Odilon.

    La robe de saint Mayeul était une simple étoffe tirant sur la couleur du tanné. Les femmes stériles venaient en pèlerinage, revêtaient la robe et la touchaient. Leur voeu d'être mère était bien souvent exaucé.

    Tout ce qui touchait ou fut touché par saint Mayeul produisait des miracles. Ainsi, l'eau provenant de la terre par infiltration, recueillie sur le tombeau avaient de nombreuses vertus. Elle soulageait voire guérissait les malades, et protégeait le bétail menacé par la peste. Les deux saints étaient également les patrons des vignerons. Lors d'une année de grande sécheresse, on promenait leurs reliques jusqu'à l'abbaye de Saint-Menoux, où une messe était célébrée. Très souvent, avant que la procession ne soit revenue à Souvigny, il avait plu.

    une tradition singulière

    Vue sur la rue des Juifs, idem ci-dessous.

    Quelques ornements tout près de la rue des Juifs.

    Souvigny aurait possédé au Moyen-Age un temple Juif. Quelques ornements gothiques, qui se trouvent au-dessus de la porte d'une écurie, font face à une rue nommée "rue des Juifs". Il est cependant bien peu probable qu'à une époque de foi vive allant jusqu'à l'intolérance, les ducs de Bourbon aient permis d'édifier un temple Juif dans une de leurs villes les plus importantes, et que les communautés religieuses si puissantes aient laissé célébrer à côté d'elles un culte différent du leur.

    ris de male noce

    Le ruisseau de la Queune, cours d'eau paisible, peut se transformer en un véritable torrent difficile et dangereux à la moindre pluie d'orage. Il y a bien longtemps, deux jeunes amants, escortés par leur famille respective, se rendaient à Souvigny pour faire bénir leur union. Ils traversèrent le ruisseau presque à pied sec. La nuit avait été sereine, et la matinée était belle.

    Pendant la cérémonie nuptiale, le temps tourna à l'orage, et la pluie tomba avec abondance. Un rapide et impétueux torrent se forma.

    Les époux et leurs convives voulurent regagner leur demeure. L'assemblée joyeuse, repus du repas et enivrée par le vin, arriva pleine de confiance face au cours d'eau en colère. On s'engagea dans le torrent, et tout le monde passa avec succès. La jeune épouse restée la dernière, se décida à son tour à tenter le passage. Mais, elle perdit pied et fut entraînée dans le torrent sans que personne ne puisse lui porter secours. Cette tragique histoire a fait donner au ruisseau le nom de "Ris de Male Noce", c'est-à-dire de "noce malheureuse". Il le porte encore de nos jours.

    la chasse gayère

    La "Chasse Gayère" va de Bourbon-l'Archambault à Saint-Menoux, passe par Souvigny, puis à Grassanse, traverse l'Allier à Monétay-sur-Allier et finit du côté de Ferrières. Mais, c'est le diable qui mène la chasse dans un fracas indescriptible. Il est accompagné par les meneurs de loups et les cornemuseux de Franchesse, Cérilly, Ygrande et Saint-Hilaire. En Montagne Bourbonnaise, on parle de la "Chasse Maligne".

    C'est Gabriel Le Loup qui la conduit. On se préserve de la "Chasse Gayère" en se signant trois fois, et en prenant une croix avec deux morceaux de bois. On la plante dans un cercle tracé sur le sol. A l'intérieur de ce cercle, on ne court aucun danger. L'expression "faire Chasse Gayère" sert de nos jours à désigner un tumulte.